Michel est l’un des enfants dont la plaque commémorative à l’entrée du collège Jean-Baptiste-Clément conserve la mémoire.

Les parents de Michel

Herz Zawoznik naît le 13 janvier 1888 à Varsovie et  Rywka Rosencwajg, le 23 juin 1894 dans la même ville. Bien qu’il s’agisse de la capitale de la Pologne et que ce soit donc une grande ville, on peut penser qu’ils s’y sont rencontrés et mariés. Ils auraient ensuite immigré ensemble à Paris. Mais peut-être aussi sont-ils venus chacun de leur côté et se sont-ils rencontrés et mariés en France ?

Le premier document officiel que nous ayons et qui atteste de leur présence à Paris est le recensement de 1926. Ils habitent alors tous les deux dans le XIe arrondissement de Paris, au 11, rue Rampon, juste à côté de la place de la République. Le document rempli par les agents de la mairie indique pour Herz : « O. maroquinier », donc probablement ouvrier maroquinier, et pour Rywka qu’elle est sans profession.

Naissance et enfance de Michel

Au cours des dix années qui vont suivre, la famille va s’agrandir de plus en plus. Herz et Rywka Zawoznik auront en tout cinq enfants. Michel, qui fréquenta notre collège était l’aîné. Il naît le 12 décembre 1926 à l’hôpital Rothschild, dans le XIIe arrondissement de Paris. C’était un hôpital qui avait initialement vocation à soigner et accueillir les patients de religion juive. Dans les années 20 et 30, les frais pour ces familles étaient pris en charge par un comité de bienfaisance israélite qui fournissait aussi aux jeunes mamans des produits pour les bébés et de la layette par exemple. Cette naissance à l’hôpital Rothschild confirme que la famille Zawoznik avait des difficultés financières, comme beaucoup de Juifs polonais immigrés et résidant à cette époque dans l’Est parisien.

A la naissance de Michel, la famille réside toujours rue Rampon, comme l’indique son acte de naissance. Dans ses trois premières années, Michel reste avec sa mère qui ne travaille pas, tandis que Herz, le père, exerce toujours la profession de maroquinier. La famille va cependant bientôt déménager dans l’immeuble d’une rue voisine, au 5, rue Corbeau. Cette rue s’appelle aujourd’hui la rue Jacques-Louvel-Tessier et est également située à proximité de la place de la République, mais dans le Xe arrondissement, de l’autre côté de l’avenue de la République. L’immeuble dans lequel emménage la famille a fait, en 2007, l’objet d’un film documentaire 5-7 rue Corbeau retraçant l’histoire de ce bâtiment qui accueillit « dans 168 logements d'une pièce les derniers arrivés à Paris, au fil du temps, provinciaux, Belges, Italiens, Juifs d'Europe de l'Est, Espagnols, Portugais, rapatriés, Maghrébins, Sénégalais puis Maliens. En 1998, devenu le plus gros taudis de Paris, il fut racheté et démoli par la Ville après que ses 350 occupants eurent campé dans la rue pendant quatre mois». (www.histoire-immigration.fr). En 1927, cet immeuble est vendu à Abraham Chmoulovski, un Juif polonais qui « procède en 1930 à la modernisation et à la surélévation de l'immeuble : les étages existants sont raccordés au gaz et à l'électricité, le bâtiment sur rue est surélevé pour atteindre sept étages, les étages nouveaux ont l'eau courante, et deux WC pour huit appartements ». (Wikipédia) A cette période, l’immeuble accueille donc principalement des familles juives polonaises, dont celle de Michel Zawoznik. L’acte de naissance de Marguerite, la sœur cadette de Michel, atteste qu’ils y résident à sa naissance le 12 juillet 1929.

La même année 1929, à la rentrée d’octobre, Michel entre à l’école maternelle du 155, avenue Parmentier, comme le prouve le registre scolaire de cette école. Le 15 octobre 1931, naît Annette, la deuxième sœur de Michel ; il a alors quatre ans et demi et commence sa dernière année de maternelle. L’année suivante, à la rentrée 1932, il entrera à l’école élémentaire et sera inscrit dans une école de garçons de son quartier, probablement le 200, rue Saint-Maur. Malheureusement, les registres d’inscription datant d’avant 1946 ont disparu et nous n’avons pas la preuve officielle de cette supposition. La famille continue de s’agrandir avec l’arrivée de la petite Jeannine le 9 novembre 1934. Michel a alors presque huit ans et est en cours élémentaire, tandis que ses deux sœurs, Annette et Marguerite, fréquentent la même école maternelle que lui, au 155, avenue Parmentier. Leur père travaille toujours en tant que maroquinier et Rywka, la mère, ne travaille pas et s’occupe de ses enfants.

La famille Zawoznik va déménager à la fin de l’année 1935 pour s’installer au 10, rue Henri-Chevreau, dans le XXe arrondissement. Michel qui a neuf ans est inscrit dans l’école de garçons toute proche, au 26, rue Henri-Chevreau, alors que ses sœurs fréquenteront l’école de filles de la rue de la Mare. On retrouve la famille à cette adresse sur le recensement de 1936 ; le document nous apprend que le père et la mère exercent tous les deux désormais la profession de maroquinier et qu’ils travaillent tous deux pour un certain Pichon ou Puchon. Cette information semble étrange car les femmes n’exercent habituellement pas ce genre de métiers à cette époque. De plus, Rywka est enceinte ; elle accouche du dernier enfant de la famille, Marcel, le 29 juin 1936. Sur l’acte de naissance de l’enfant figure encore cette adresse du 10, rue Henri-Chevreau, mais la profession de Rywka n’est pas confirmée. Elle y apparaît comme concierge. On pourrait alors penser que la famille a quitté l’appartement de la rue Corbeau car la mère a obtenu ce travail qui lui permettait de toucher un salaire pour faire vivre sa famille nombreuse, tout en restant à domicile pour s’occuper de ses jeunes enfants.

Michel passe le certificat d’études en 1938 et l’obtient. Sur le registre, le directeur précise que c’est un « bon élève », doté d’une vive intelligence. Il est donc décidé qu’il intégrera à la rentrée d’octobre 1938 le « C. Sup A », cours supérieur A. Pendant deux ans, Michel poursuit ses études, d’abord au CSA de l’école de la rue Sorbier, puis il intègre au bout d’un an le CCG1, cours complémentaire général 1 de l’avenue Gambetta. Enfin, à la rentrée de 1940, Michel réintègre l’école de garçons de la rue Henri-Chevreau, en classe de CCG2, cours complémentaire général 2e année. Il a alors quatorze ans. Il est rare que les enfants continuent l’école au-delà de quatorze ans qui est alors l’âge de la scolarité obligatoire ; après leur certificat d’études, les garçons s’engageaient plutôt dans des métiers manuels ou dans la production comme la métallurgie ou la menuiserie. Mais si les deux parents travaillent, ils peuvent peut-être supporter le sacrifice des études de leur fils aîné et sont certainement très fiers de voir noté sur ses bulletins des remarques comme « Conduite bien. Tenue bonne. Intelligence ouverte. » C’est en tout cas ce qu’écrit M. Sonnet, directeur de l’école de 1938 à 1944. A la rentrée des classes d’octobre 1942 néanmoins, il s’aperçoit que Michel est absent. Après avoir renseigné les différents diplômes obtenus par son élève (C.F.E.C., B.E., B.E.P.S.), sans savoir ce qu’il est advenu de lui, le directeur laisse dans la case destinée aux observations un point d’interrogation.

Aujourd’hui, nous savons malheureusement ce qui lui est arrivé. Depuis 1940, le gouvernement de Vichy met en place des mesures et décrets antisémites, dans le cadre de sa politique de collaboration avec le Reich de Hitler. Le 16 juillet 1942, trois jours après la fin de l’année scolaire, a lieu la rafle du Vél’ d’Hiv. D’après le témoignage de Daniel Handfus, caché pendant la période d’occupation, voisin du 17, rue Henri-Chevreau et ami de la famille, la famille Zawoznik n’a pas été arrêtée pendant ce gigantesque coup de filet de la police parisienne car ils avaient obtenu la naturalisation. La rafle des 16 et 17 juillet 1942 ne concernait que les Juifs étrangers ou apatrides. La préfecture de police revient cependant très vite sur cette décision et dès la fin juillet, tous les Juifs, même ceux qui ont la nationalité française, sont pourchassés, jusque chez eux. C’est grâce au témoignage de Daniel Handfus (réalisée par Goby Taub en 1995 et conservée au Mémorial de la Shoah) que l’on sait que le 3 août 1942, la police revient rue Henri-Chevreau pour frapper aux portes de tous ceux qui n’avaient pas été pris et s’étaient déclarés sur le fichier Juif dès 1940. La mère de Daniel, Ita et son plus jeune frère, Robert, huit ans, qui passaient leurs journées cachés chez eux depuis la rafle du Vél’ d’Hiv, étaient allés rendre visite aux Zawoznik. Le petit Robert fréquentait aussi l’école de la rue Henri-Chevreau et était ami avec le plus jeune frère de Michel, Marcel, encore scolarisé à la maternelle de la rue des Couronnes. Mais la police débarque au 10, rue Henri-Chevreau alors que Robert et Ita Handfus s’y trouvent. Les gendarmes arrêtent toute la famille Zawoznik ainsi qu’Ita et Robert. Ils seront tous envoyés le jour même au camp d’internement de Drancy. « D'août 1941 à août 1944, ce camp a été laplaque tournante de la politique de déportation antisémite en France et a été pendant trois ans le principal lieu d'internement avant déportation depuis la gare du Bourget (1942-1943) puis la gare de Bobigny (1943-1944) vers les camps d'exterminationnazis ; pour la majorité des convois ce fut pour Auschwitz. Neuf Juifs déportés de France sur dix passèrent par le camp de Drancy lors de la Shoah. » (Source Wikipédia).

La famille Zawoznik y reste deux semaines. La sinistre réalité de Drancy est racontée par Jean-Claude Moscovici dans son témoignage, Voyage à Pitchipoï. Il parle des barbelés, des miradors et des gendarmes qui empêchaient les détenus de fuir. Il évoque le manque de soins, d’hygiène et tous ces enfants seuls, dont les parents avaient déjà été déportés et qui attendaient à leur tour de mourir. Il insiste aussi sur la faim, omniprésente, qui rongeait les détenus, y compris les enfants qui survivaient dans un état avancé de dénutrition et de misère. Et le tout sous la garde de Français, et non d’Allemands (pages 79 à 83). La chance de la famille Zawoznik est d’y être rassemblée ; peut-être restent-ils aussi avec Ita Handfus et son petit Robert ? Mais les deux quittent Drancy pour Auschwitz le 14 août. Une semaine plus tard, c’est leur tour : le 21 août, Hersz, Rywka et leurs cinq enfants sont déportés à Auschwitz par le convoi numéro 22. Le voyage est abominable : Henri Borlant, déporté en juillet 1942 et rescapé d’Auschwitz, l’a raconté dans son livre Merci d’avoir survécu : rien à boire ni à manger, alors qu’on est en plein mois d’août. Un seul petit seau par wagon pour faire ses besoins et les déportés sont entassés à quatre-vingts par wagon. Certains étaient obligés de rester debout pendant les trois jours du voyage. A l’arrivée, ce sont des cris, des aboiements des chiens, des pleurs et le cadavre de tous ceux qui sont morts pendant le voyage.

A l’arrivée aussi, les SS ordonnent aux Zawoznik de laisser sur la rampe leurs valises et tous leurs biens. Par la suite, ces biens seront triés par le commando des Effekts et renvoyés en Allemagne, pour le peuple allemand. Puis, une sélection est faite pour choisir les déportés les plus vaillants afin de renouveler la main-d’œuvre dans le camp. Herz est trop vieux, il a déjà cinquante-quatre ans ; quant à Rywka, elle est aussi sûrement trop âgée pour être retenue, mais surtout, elle est accompagnée de tous ses enfants et, afin d’éviter les scènes d’hystérie et de cris, les SS ne séparent pas les mères de leurs petits. Ils préfèrent les assassiner tous. Michel, âgé de quinze ans aurait peut-être pu être sélectionné pour travailler mais sans doute ne veut-il pas être séparé de sa famille ? C’est donc avec tous les siens que Michel Zawoznik, quinze ans, sera conduit dans les fermettes-bunkers transformées en chambres à gaz et crématoires par les nazis. Il n’entrera même pas dans le camp d’Auschwitz et contournera celui de Birkenau, en plein travaux d’agrandissements. Il sera assassiné avec son père, Herz, sa mère Rywka, ses sœurs Marguerite, treize ans, Annette, dix ans, Jeannine, sept ans et son frère Marcel, six ans, le 26 août 1942.

Pour nous, retracer aujourd’hui la vie de cette famille était une façon de leur donner une seconde chance, une seconde vie dont ils avaient été privés car ils étaient juifs.

Travail de recherches et d’écriture mené par :

Imane Chadli et Inssaf El Moutamanni - 3e A

Colombe Blé, Lou Boumedjmadjène et Manon Duthuiillé - 3e B

Linda Ben Hadj Ali, Sarah De Olivieira, Killa Diakite et Manuella Dos Santos, - 3eC

Ibrahima Coma, Tamba Toure et Yacouba Meite - 3e D

février-mai 2017

Le père de Marcel et Léon, Hersch Wirzonski est né le 20 octobre 1889 à Constantinople, en Turquie, cependant sa nationalité, de même que son patronyme, sont bien polonais. On ne sait donc pas s’il est né lors d’un voyage ou si des membres de sa famille, sa mère par exemple, étaient d’origine turque. On ne sait rien sur sa vie jusqu’à ses vingt-cinq ans environ, mais sur la fiche familiale de préfecture dressée par l’administration française en 1941 (fichier F9) on observe que Hersch a participé à la Première Guerre mondiale en tant que soldat de seconde classe de l’armée française. S’il a été mobilisé lors du conflit, cela veut certainement dire qu’il a dû immigrer en France alors qu’il était encore jeune, peut être avec ses parents ? En tout cas, il était présent en France en 1914.

Leur mère, Anna Wirzonski est née Sznaps à Lodz en Pologne, en 1898, le 1er janvier, d’après le Mémorial de la déportation des Juifs de France, Serge Klarsfeld. Cela signifie sûrement que sa date de naissance réelle n’est pas connue. Elle ne figure pas précisément sur les actes de naissance de ses deux fils nés à Paris. Anna Sznaps a dû de son côté arriver également avec sa famille.

On suppose donc que Hersch et Anna se sont rencontrés à Paris. Ils ont pu faire connaissance dans des endroits que tous deux fréquentaient ou par l’intermédiaire d’amis communs car de nombreux témoins racontent que les Juifs polonais déracinés se retrouvaient souvent dans les mêmes lieux, avec des gens de la même origine qu’eux et dont ils partageaient la culture. C’est un réflexe normal pour n’importe quelle personne dans un nouveau pays. Ainsi, Hersch Wirzonski rencontre-t-il Anna Sznaps à Paris après la guerre. Elle a dix ans de moins que lui, mais, là encore, cette différence d’âge est fréquente. Ils se marient le 23 août 1924 à Paris à la mairie du XIe arrondissement, ils sont alors respectivement âgés de trente-cinq et vingt-six ans. Nous n’avons malheureusement pas pu avoir accès à l’acte officiel de mariage qui nous aurait permis de connaître leurs adresses respectives et de savoir si leurs parents résidaient à Paris également. Ce document aurait aussi pu nous informer sur leurs témoins de mariage et nous éclairer sur leur réseau amical. La première preuve de leur adresse que nous avons est le recensement effectué par la mairie en 1926 ; le couple réside alors au 17, passage Alexandrine, entre la rue de la Roquette et la rue de Charonne, dans le XIe arrondissement de Paris.

Marcel Wirzonski est le premier fils d’Hersh et d’Anna Wirzonski, il naît presque trois ans après leur mariage, le 17 Mars 1927 à Paris, dans le XIIe arrondissement, à l’hôpital Trousseau. Ils habitent encore 17, passage Alexandrine comme l’indique l’acte de naissance de l’enfant, mais ils n’y restent pas très longtemps. Léon Wirzonski, le cadet de la famille, naît deux ans après Marcel, le 7 décembre 1929 et son acte de naissance indique que la famille réside alors au 37, cité Industrielle. Ce n’est pas très loin de leur adresse précédente, toujours dans le quartier de la Roquette dans le XIe. Cela n’est pas surprenant car de nombreux Juifs polonais sont à cette époque installés et travaillent dans ces quartiers populaires de l’Est parisien. Beaucoup d’hommes ont apporté de Pologne leur savoir-faire dans le travail des tissus ou du cuir. Le père de Marcel et Léon est lui-même tailleur. Leur mère est sans profession, ce qui est aussi fréquent à l’époque pour une mère de famille.

Nous n’avons pas d’informations sur les débuts à l’école des deux enfants : le recensement de 1931 ne les indique plus au 37, cité Industrielle, mais ils n’habitent cependant pas encore au 11, passage Ronce dans le XXe, adresse où nous les retrouvons en 1935, dans le registre d’inscription de notre collège. A l’époque, il s’agit d’une école de garçons et, curieusement, alors qu’il a deux ans de moins que son frère, c’est Léon qui y entre en premier. Cela voudrait certainement dire que Marcel a débuté sa scolarité en 1933, dans une autre école proche de leur domicile, mais nous n’avons pas pu retrouver laquelle car nous ignorons leur adresse à cette période.

L’inscription de Léon à l’école de garçons du 26, rue Henri-Chevreau a lieu le 3 décembre 1935, ce qui est une date inhabituelle car la rentrée se fait plutôt le 1er octobre. Peut-être la famille vient-elle alors juste d’emménager au 11, passage Ronce qui est l’adresse indiquée sur le registre ? La case « école d’où l’enfant sort » est restée vide, ce qui veut dire que Léon n’a fréquenté aucune autre école auparavant, même pas l’école maternelle. Il est inscrit dans la classe 5, qui correspond au cours préparatoire.

Un an plus tard, à la rentrée des classes de 1936, Marcel le rejoint à l’école de garçons de la rue Henri-Chevreau, mais le registre est très peu renseigné et on ne sait pas en quelle classe il est inscrit. Les deux frères fréquentent donc la même école, ils ont alors neuf et sept ans. Ce sont de gentils garçons, comme le signalent les professeurs sur le registre : Marcel est discipliné et pour Léon, ils parlent de bonne conduite. On peut les imaginer, jouant dans la même cour et assis dans les mêmes salles de classe que nous aujourd’hui.

Mais en 1939, la France entre en guerre contre l’Allemagne et en 1940, c’est la défaite. Le 27 septembre 1940, la première demande allemande consiste à faire établir un recensement des Juifs. Sous le régime de Vichy, est définie comme juive toute personne issue de trois grands-parents juifs. Nous ne savons pas si la famille Wirzonski était très croyante ou pratiquante, mais Hersch Wirzonski, soldat de l’armée de France entre 1914 et 1918, respecte les lois françaises : il va donc à la préfecture effectuer cette démarche. Sur leurs fiches familiales, la sienne et celle de sa femme Anna, figure leur nouvelle adresse, 40, rue de la Mare. On ne sait pas à quelle date la famille a déménagé entre 1936 et 1940, mais nous savons que cet appartement du 40, rue de la Mare sera leur dernière résidence car c’est l’adresse que les enfants donneront en 1942 aux camps de Beaune-la-Rolande, puis de Drancy.

En 1940, il y a aussi les premières lois antisémites. Pour commencer, les Juifs ne pourront plus être magistrats, ni officiers. Ils seront ensuite exclus de la police, de l’enseignement, de la presse, du cinéma, du théâtre et de la radio. Même si cela n’est pas marqué dans les documents d’archives, on imagine le choc que les enfants, Marcel et Léon, ont pu avoir, par exemple, au sujet des métiers qui les faisaient rêver et qui leur étaient désormais interdits. Peut-être Hersch, qui est toujours tailleur, est-il aussi touché de plein fouet par cette nouvelle interdiction : « Dans aucune entreprise les Juifs ne devront plus être occupés comme employés supérieurs ou comme employés en contact avec le public. » La famille Wirzonski était loin d’être riche et cette nouvelle interdiction a pu empêcher encore plus le père de famille de gagner sa vie convenablement.

L’année suivante, le 30 juillet 1941, Marcel, le fils aîné, entre alors lui-même dans la vie active : Il a obtenu son CEP (certificat d’études primaires) l’année précédente et a poursuivi des études en « C. Sup B », c’est-à-dire cours supérieur B. Le directeur indique que Marcel est un peu lent mais qu’il a de beaux résultats. Malgré cette appréciation positive, il quitte l’école de garçons de la rue Henri-Chevreau car il travaille, ce qui est normal : l’école n’est obligatoire que jusqu’à quatorze ans et, dans les familles pauvres comme celle des Wirzonski, les enfants entrent vite dans le monde du travail.

Puis en 1942, des ordonnances relatives au contrôle des Juifs encore plus sévères vont être proclamées : interdiction pour les Juifs de changer de résidence, et d’être hors de leur logement entre 20 heures et 6 heures du matin. De même, à Paris, les Juifs ne sont autorisés à voyager que dans la dernière voiture du métro. Interdiction leur est également faite de fréquenter les établissements ouverts au public (cinémas, théâtres, musées, piscines, bibliothèques, cafés, restaurants, parcs et jardins publics, etc.). Ce sont ces décrets qui paralysent probablement le plus la vie du jeune Léon qui n’a alors que douze ans. Il ne faut pas oublier qu’il était encore petit et que l’interdiction de fréquenter et de jouer dans les lieux publics a vraiment dû être terrible, plus aucun moyen de s’amuser pour passer le temps. Enfin, le 28 mai, est publiée la 8e ordonnance allemande obligeant les membres de la famille Wirzonski, comme tous les Juifs de la zone occupée, à subir une nouvelle humiliation : Anna doit coudre une étoile jaune à six pointes, ayant les dimensions de la paume d’une main et les contours noirs portant, en caractères noirs, l’inscription « Juif », sur le côté gauche de la poitrine. C’est donc affublé de ce signe discriminant que Léon arrive à l’école de la rue Henri-Chevreau le 6 juin. Il n’a que douze ans et demi, il a eu son certificat d’études primaires l’année précédente et se trouve alors en « C.S.B.1re », c’est-à-dire première année de cours supérieur B.

Un mois et demi après, la famille Wirzonski est arrêtée, le 16 Juillet 1942, durant la rafle du Vél’ d’Hiv, très probablement à leur domicile par les agents capteurs. Ils furent rassemblés avec tous les autres Juifs du quartier à la Bellevilloise, puis emmenés par les bus de la régie des transports parisiens au vélodrome d’Hiver. Au bout de trois jours avec très peu à boire et à manger, ils furent transférés au camp de Beaune-la-Rolande le 20 Juillet 1942. Le registre d’entrée dans ce camp d’internement semble montrer qu’ils sont tous inscrits en même temps. Ensuite, Hersch, Marcel et Léon sont affectés dans la baraque 18 (sources CERCIL), tandis que la mère, Anna, est très certainement séparée d’eux pour être parquée dans un baraquement de femmes. Les conditions de vie y étaient déplorables : ils dormaient sur de la paille et sans draps, du coup ils étaient rongés par les puces. Les toilettes étaient bouchées par des excréments car les deux camps du Loiret, Pithiviers et Beaune-la-Rolande n’étaient prévus que pour 4 000 personnes en tout ; avec toutes les familles raflées les 16 et 17 juillet, c’est le double de personnes qu’il faut interner. Les Wirzonski restent en famille à Beaune-la-Rolande jusqu’au début du mois d’août, mais le 5, Hersch et Anna sont mis dans un train qui partira à destination directe d’Auschwitz. C’est le convoi numéro 15 qui comporte 426 hommes et 588 femmes. D’après les travaux de Serge Klarsfeld, à l’arrivée sur la Judenrampe d’Auschwitz, 704 personnes sur les 1 014 de ce convoi seront directement envoyées à la chambre à gaz, 214 hommes et 96 femmes seront sélectionnés pour le travail. C’est à partir de ce convoi numéro 15 que la majeure partie des déportés arrivant à Auschwitz est mise à mort dès l’arrivée. La liste chronologique des convois établie par Serge Klarsfeld montre clairement que, dans les premiers convois, presque tous les déportés sont sélectionnés pour le travail. C’est l’époque où les nazis veulent agrandir le complexe de Birkenau et ils ont besoin de beaucoup de main-d’œuvre. Dans le convoi numéro 13, du 31 juillet et en partance de Pithiviers, aucun des déportés n’est même gazé dès l’arrivée. Mais on peut imaginer que quelques jours plus tard, les besoins en main-d’œuvre sont atteints et que les nazis ne sélectionnent que ceux qui leur sont nécessaires pour remplacer les déportés du travail déjà morts. Or, Hersch Wirzonski a cinquante-trois ans et Anna quarante-quatre ; jugés trop vieux pour travailler, il est malheureusement très probable qu’ils aient été assassinés dès leur arrivée, le 8 ou le 9 août 1942.

Pendant ce temps, Marcel, quinze ans, et Léon, douze ans, comme tous les enfants raflés à Paris le jour du Vél’ d’Hiv, restent seuls à Beaune-la-Rolande. En ce qui les concerne, ils sont transférés à Drancy le 19 août 1942, avec 1 197 autres « internés israélites », comme le précise la fiche de transfert signée par le commandant du camp d’internement de Drancy (archives du Loiret, CERCIL). Parmi ces 1 197 autres personnes se trouvent Maurice Szerman, neuf ans, qui résidait 48, rue Julien-Lacroix, et Simon Felner, huit ans, 13, rue d’Eupatoria. Tous deux fréquentaient également l’école de garçons de la rue Henri-Chevreau.

Ils resteront deux jours à Drancy. En nous appuyant sur le témoignage de Serge Smulevic, déporté en 1943 et rescapé d’Auschwitz, on a pu se rendre compte de la monstruosité de ce camp. Il nous raconte d’abord son arrivée : on avait essayé de froidement lui soutirer des informations sur sa famille pour pouvoir les arrêter. Au départ les gens étaient envoyés dans des dortoirs ; ils y dormaient dans des lits en fer, couverts de fines couvertures grises, mais très vite, ce camp a été engorgé : il y avait trop de monde et tous les déportés en attente de partir vers l’inconnu dormaient à même le sol. Il raconte aussi que, pour envoyer des lettres à leurs proches, les déportés faisaient du marché noir avec les gendarmes. « Le marché noir fonctionnait fort avec les gendarmes, cigarettes et nourriture étaient vendus par eux à des prix ahurissants ! Une carotte : 100 francs. Une cigarette : 200 francs. » Ils vivaient donc tous dans des conditions abominables, sans oublier que Léon et Marcel n’avaient plus leurs parents avec eux et qu’ils ont dû se débrouiller seuls à Beaune, puis à Drancy.

Les enfants sont emmenés dans le convoi numéro 22, du 21 août 1942, dans le même train que le petit Simon Felner et le petit Maurice Szerman. Dans ce même convoi, se trouvait également Michel Zawoznik, âgé de quinze ans, comme Marcel, et qui avait également fréquenté l’école de garçons de la rue Henri-Chevreau. On peut imaginer que ces jeunes se connaissaient et que peut-être, il était rassurant pour ces enfants de retrouver des visages connus et amicaux ? Il y eut 1 000 déportés dans ce convoi ; 892 furent gazés à l’arrivée, car il s’agissait avant tout d’enfants. La date officielle de leur décès à tous deux, figurant sur leur acte de naissance, est le 26 août 1942, à Auschwitz.

A la rentrée d’octobre 42, le directeur de l’école de garçons de la rue Henri-Chevreau, s’apercevant de l’absence de Léon qui aurait dû faire partie des élèves, écrit sur le registre : « Appliqué, travailleur. Intelligent. Progrès remarquables. CEP. Interné probablement. »

Travail de recherches et d’écriture mené par :

Adib Amrani, Romain Dupin et Radoine Samer - 3e A

Nawel Beraroussi, Brook-Megane Sandjon, Aïssata Touré et Sandy Touré - 3e B

Hamidou Derra, Christ Okemba-Vala et Djibril Samassa - 3e C

Ousmane Diawara, Antoine Orsoni et Mario Tarabusi - 3e D

février-mai 2017


La famille Rosenthal et l’immigration

 

Brana Moszkiewicz est née le 20 décembre 1893 à Turek de même qu’Icek Rosenthal né le 14 mai 1898, ils sont tous deux de nationalité polonaise et de confession juive. C’est dans cette petite ville du centre de la Pologne, à l’est de Varsovie, qu’ils se rencontrent et qu’Icek épouse Brana. Leur mariage a lieu à une date inconnue mais sûrement au début des années 20, car ils donnent naissance à leur premier enfant, Majer Wolf, de son prénom polonais, le 17 novembre 1925. Après sa naissance, la famille reste quelques mois en Pologne, mais nous supposons que les Rosenthal déménagent pendant l’année 1926. En effet, à cette époque, tous les pays d’Europe de l’Est étaient frappés d’une crise économique forte et, surtout, de manifestations antisémites et de pogroms qui menaçaient constamment la vie des Juifs. Avec un nourrisson, il devient urgent de partir pour le protéger ; le choix d’Icek est, de plus, facilité par le fait que certains de ses frères et sœurs sont déjà installés en France.

Courant 1926, la famille Rosenthal émigre donc à son tour et retrouve à Metz le plus jeune frère d’Icek, David, qui avait immigré en France vers les années 1920-1921. Il s’est provisoirement installé à Metz avec son épouse et ses enfants. Nous avons d’ailleurs pu nous entretenir avec Mme Rachel Grossman, fille cadette de David et donc, cousine germaine de Maurice et Aron. Elle a bien voulu nous donner des informations très précieuses sur leur vie à Paris et les conditions de leur disparition. Elle est elle-même née en 1929 et vit aujourd’hui à Strasbourg.

L’enfance de Maurice et Aron

Peu de temps après leur arrivée en France, la famille Rosenthal s’agrandit : le 15 février 1927 à 1h30 du matin naît Aron. Peut-être Brana était-elle déjà enceinte lors de leur départ de Turek ? L’acte de naissance d’Aron indique que La famille réside alors au 4, rue des Jardins à Metz et que le bébé est né à leur domicile. Brana est alors sans profession tandis qu’Icek exerce le métier de tailleur d’habits. Nous avons peu d’informations sur la prime enfance de Maurice (le prénom francisé de Majer Wolf) et d’Aron à Metz ; il semble assez vraisemblable que les deux garçons restent avec leur mère, tandis que leur père va travailler. Nous savons cependant par Rachel Grossman que les deux familles Rosenthal quittent la Moselle à peu près en même temps pour, dans un premier temps, s’installer à Paris.

Rachel nous a appris que, de son côté, sa famille s’est installée dans le XIe arrondissement, rue Jean-Pierre-Timbaud, alors appelée rue d’Angoulême. Concernant Maurice et Aron, nous n’avons pas connaissance de la date précise de leur arrivée à Paris, cependant la première trace que nous ayons trouvée de l’installation de leur famille dans la capitale est le 13 juin 1933, qui correspond à la date d’inscription des deux enfants à l’école de la rue du Général-Lasalle. Cette école se trouve dans le XIXe arrondissement, tout à côté de la rue de Belleville. Lors de leur inscription, la famille a donné comme adresse le 53, rue de Belleville, cette école est donc bien la plus proche de chez eux. Contrairement à ce que nous pensions au début de nos recherches, les deux enfants n’ont jamais été scolarisés à Jean-Baptiste-Clément, qui était à l’époque l’école de garçons de la rue Henri-Chevreau. Si leurs noms figurent sur la plaque commémorative de notre collège, c’est que leur dernière adresse, répertoriée dans le Mémorial de la déportation des Juifs de France, de Serge Klarsfeld, est le 68, rue Julien-Lacroix. Or cette adresse correspond au secteur de notre collège.

Le 13 juin 1933, à leur entrée à l’école du Général-Lassalle, les deux garçons ont respectivement huit ans pour Maurice et six ans pour Aron. Ils sont tous deux inscrits en « CP 1re A », c’est-à-dire le cours préparatoire, en première année d’école élémentaire. La date d'inscription est inhabituelle puisqu'elle tombe en fin d’année scolaire. Nous pouvons supposer que la famille vient donc juste de s’installer à Paris et qu’elle a voulu scolariser rapidement les enfants pour faciliter leur apprentissage du français et leur intégration dans leur nouveau pays. Nous n’avons retrouvé aucun document prouvant que Maurice aurait été scolarisé pendant la période transitoire où la famille résidait à Metz. Ceci expliquerait que, malgré leur différence d’âge, les deux frères entrent tous les deux en classe de CP. Icek trouve à nouveau du travail en tant que tailleur et Brana est femme au foyer. Au cours des années qui vont suivre, la famille Rosenthal va déménager deux fois, successivement au 11, rue du Sénégal, puis au 68, rue Julien-Lacroix qui sera leur dernière résidence. Nous n’avons pas trouvé de documents d’archives officiels pour pouvoir dater précisément leur parcours, mais ces deux adresses figurent bien sur la fiche individuelle d’Icek établie au camp de Drancy. Rachel Grossman les a par ailleurs confirmées dans son témoignage.

Dans son récit sur la vie de son oncle, de sa tante et de ses cousins, Rachel nous renvoie l’image d’une famille unie, heureuse, et surtout de personnes très bienveillantes. Lafamille d’Icek était pauvre. Ils étaient très humbles, très gentils, d’une grande convivialité. Rachel se souvient d’un oncle adorable qui l’a si profondément marquée qu’elle a prénommé son fils aîné comme lui. Les deux familles se voyaient très fréquemment mais Rachel ne peut pas vraiment donner de souvenirs précis de ses deux cousins : c’étaient des grands et des garçons. Ils jouaient naturellement avec ses frères aînés mais pas avec elle. Elle se souvient cependant comme Maurice était beau : il avait de très beaux cheveux bruns, comme ceux de sa mère. Aron, au contraire, était blond aux yeux bleus. Il ressemblait beaucoup d’ailleurs à l’une des sœurs de Rachel. A propos d’Aron, Rachel raconte que ce n’est pas ainsi que les gens l’appelaient : tout comme Majer Wolf était devenu Maurice en arrivant en France, tout le monde avait pris l’habitude d’appeler Aron, Adolphe pour franciser son prénom. Evidemment, ce choix s’est avéré par la suite bien ironique.

Le caractère doux et paisible des deux enfants se vérifie dans le domaine scolaire : grâce aux informations relevées sur le registre de l’école du Général-Lassalle, nous savons que Maurice est assidu, intelligent, travailleur, et qu’il a une progression normale. On peut constater la même assiduité et le même comportement à l’école pour Aron. La date de leur sortie d’école n’est pas indiquée sur le registre scolaire, mais on sait qu’ils étaient tous deux en « CSA », c’est–à-dire cours supérieur A. On peut en déduire qu’ils ont tous deux obtenu le certificat d’études primaires, probablement autour de l’année 1939. D’après sa fiche individuelle établie au camp de Drancy, Aron aurait suivi une formation d’apprenti tailleur, peut-être avec son père se trouvant dans le métier depuis sa venue en France ?

Parallèlement, le père de famille est un homme de conviction et peut-être parle-t-il politique avec ses fils ? Icek est communiste, nous a rapporté Rachel, mais le décret du 26 septembre 1939 ordonne la dissolution des organisations communistes. Au début de la guerre, il demande à son jeune frère David, le père de Rachel, de l’aider financièrement pour ses enfants. Cet argent sera en fait à destination des communistes. Et puis, l’Histoire s’emballe : la France attaque le Reich allemand en septembre 1939 et Icek Rosenthal s’engage dans l’armée française, comme le précise la fiche familiale de la préfecture. Mais en moins d’une année, la France est vaincue. C’est le maréchal Pétain qui prend alors la tête du gouvernement de Vichy, et collabore avec le Reich allemand. Dès 1941, le préfet Tullard met en place le recensement dit du « fichier juif » : les membres de la famille Rosenthal se rendent à la préfecture et remplissent des fiches familiales et individuelles pour tous les Juifs de plus de quinze ans. Ces fiches comportent des  renseignements concernant leur vie : prénom, nom, nationalité, profession et surtout, leur adresse. Par la suite, une ordonnance interdit à tout Juif de déménager sans le signaler. Toutes ces informations seront plus tard utiles aux gendarmes français pour pouvoir arrêter les Juifs à leur domicile. Puis, d’autres ordonnances sont promulguées concernant les Juifs qui sont alors privés de nombreuses activités publiques et qui restreignent un bon nombre de leurs libertés, jusqu’à ce que, le 6 juin 1942, tous les membres de la famille Rosenthal se voient obligés de porter l’étoile jaune. Dans cette famille politisée et communiste, on peut imaginer à quel point cette dernière mesure a pu paraître humiliante ! Le mois suivant, les chemins des quatre membres de la famille Rosenthal vont se séparer.

Maurice Rosenthal

Le fils aîné, Maurice, est le premier à entrer en résistance : il a seize ans, mais décide de quitter Paris et ses parents pour passer la ligne de démarcation. Peut-être prévoit-il ensuite que sa famille l’y rejoigne ? Il quitte Paris aux alentours du 10 juillet 1942. Rachel nous raconte qu’il réunit de l’argent pour financer le voyage qui lui permettra d’arriver en zone libre. Mais le passeur qu’il a payé le dénonce à la police : Maurice est arrêté et interné au camp de la route de Limoges, dit camp de Poitiers le 13 juillet 1942. Poitiers se trouve dans l’Ouest de la France, à quelques kilomètres seulement de la ligne de démarcation. C’est là qu’a été construit en 1939 un centre de séjour surveillé, à l’origine prévu pour abriter les réfugiés espagnols. Mais, suite au recensement des Juifs par l’administration française en 1941, ordre fut donné par les Allemands de les arrêter le 15 Juillet 1942 et de les interner au camp de la route de Limoges. A la mi-juillet 151 adultes et 158 enfants vinrent partager les affres du camp avec les Tziganes. Là aussi, les baraques destinées à recevoir les Juifs étaient vétustes, mal entretenues : les toits étaient abîmés et laissaient la pluie passer, il n’y a ni chaise, ni banc, ni table. A cela s’ajoute la plaie des souris et des rats qui dévorent tout et il est courant que des personnes retrouvent le matin leur vêtement, souvent le seul qu’ils possèdent, rongé et troué. (www.VRID-memorial.com). Maurice sera donc rejoint par tous les Juifs raflés dans l’Ouest de la France et, à la suite de son internement au camp de Poitiers, il sera transféré à Angers.

Il sera déporté le 20 juillet 1942 par le convoi numéro 8 en direction d'Auschwitz. Il s'agit du même convoi que celui par lequel Henri Borlant a été déporté ; l'auteur du témoignage Merci d’avoir survécu est lors âgé de quatorze ans. Il habitait lui-même en Anjou et explique dans son ouvrage que « durant le mois de juillet 1942, Angers devient le centre de regroupement des autres convois constitués dans l’Ouest ». Henri Borlant et Maurice Rosenthal, sans se connaître, monteront dans le même train. Dans ce convoi, d’après les recherches de Serge Klarsfeld, sur 827 personnes déportées, 23 seulement furent gazées à l’arrivée. En descendant du train, 411 hommes et 390 femmes furent sélectionnés pour travailler. Parmi eux, Henri Borlant, qui en reviendra vivant, et Maurice Rosenthal. A l’arrivée, Maurice est donc rasé, habillé d'un uniforme sale et rayé, et tatoué : il sera désormais le numéro 51 322. Les nazis ont profité des premiers déportés comme main-d’œuvre car « le 15 août 1942 fut adopté le second plan d’agrandissement du camp de Birkenau, qui prévoyait la construction d’un camp susceptible d’accueillir deux cent mille prisonniers ainsi que de l'équipement pour l’extermination »[1]. Maurice est donc dirigé vers un commando de travail pour participer à l’extension du centre de mise à mort, à Birkenau. Sur le site d’Auschwitz, son nom figure également dans le registre de la Maurerschule : « Les S.S. avaient créé une école du bâtiment, la Maurerschule, où ils avaient l’ambition de faire apprendre par des adultes le métier à des jeunes. Selon les époques, deux cent cinquante à huit cents apprentis y ont été formés. C’était un mouvement perpétuel d’élèves (…) On nous a enseigné la maçonnerie dans l’intention de nous faire construire le camp, c’est du moins ce que nous pensions. » [2]

Maurice tiendra tout l’été à supporter l’étouffante chaleur sans rien à boire, avec les maladies, les coups, la faim. Il finira ses jours à l'hôpital du camp, dans le registre duquel on trouve également son nom, le 18 novembre 1942. Il avait eu dix-sept ans la veille.

Brana et la rafle du Vél’ d’Hiv

Pendant ce temps, à Paris, la famille de Maurice sait peut-être qu’il a été déporté, mais ils ignorent tout de ce qui l’attend. Sans doute, comme beaucoup de Juifs de France s’imaginent-ils que Maurice a été déporté pour travailler ? Mais à peine Maurice a-t-il été arrêté, qu’à la mi-juillet, à Paris, de nombreuses rumeurs circulent sur une rafle imminente. Les Juifs en parlaient tous entre eux, convaincus que comme la rafle des billets verts, cette rafle ne concernerait que les hommes. Les femmes ne se sentaient donc pas menacées. Ce fut le cas de Brana, qui fut arrêtée seule. On peut en déduire que son mari et son deuxième fils Aron, alors âgé de quatorze ans, s’étaient cachés. Arrêtée sans enfants, elle n’est pas dirigée vers le vélodrome d’Hiver : Brana, comme tous les adultes célibataires, est directement internée à Drancy en vue de sa déportation. Celle-ci ne se fera pas attendre : d’après Le Mémorial des Juifs de France, de Serge Klarsfeld, elle est déportée par le convoi numéro 11, le 27 juillet 1942. Cette date de déportation figure aussi sur sa fiche individuelle de la préfecture.

Icek et Aron Rosenthal

Rachel Grossman, la nièce d’Icek et cousine germaine de Maurice et Aron, nous a raconté qu’après la rafle du Vél’ d’Hiv, son père, David, le plus jeune frère d’Icek, avait voulu protéger sa propre famille et ses enfants. En effet, il avait bien compris que, puisqu’on emmenait aussi les enfants et les vieillards, les arrestations massives des 16 et 17 juillet ne pouvaient pas avoir pour objectif de fournir de la main-d’œuvre aux Allemands. Il a donc cherché à faire passer en zone libre tous les membres de sa famille. Il a malheureusement été arrêté dans le train qui l’emmenait vers Angoulême, au départ de la gare d’Austerlitz. Il a donc été à son tour transféré au camp de Poitiers. Rachel nous a dit qu’il aurait dormi dans la même couchette que son neveu Maurice quelques jours plus tôt. De là, il a été transféré à Drancy. Sa femme, la mère de Rachel, a tout fait pour lui obtenir un laissez-passer. Malheureusement, ce document est arrivé trop tard : David Rosenthal a été déporté le 18 septembre 1942 vers Auschwitz, par le convoi numéro 34 dont il ne revint jamais. Par ailleurs, Rachel raconte aussi qu’à peu près à la même époque, Icek Rosenthal, père de nos deux anciens élèves, fut aussi arrêté et interné à Drancy. Le laissez-passer obtenu par sa belle-sœur pour libérer David lui sera utile à lui et Icek parviendra une première fois à sortir de Drancy. Ceci se serait passé entre l’automne 1942 et l’hiver 1943. Nous n’avons malheureusement pu trouver aucun document officiel à ce sujet. Nous savons en revanche qu’en février 1943, Icek est toujours signalé comme recherché par la préfecture.

Pendant ce temps, Aron, qui n’a encore même pas atteint son quatorzième anniversaire, se retrouve seul à Paris. Son frère et sa mère ont été déportés ; son père est à Drancy. Nous ne savons pas du tout comment il survit ni qui le cache entre l’été 1942 et le printemps 1943. Nous ne retrouvons malheureusement sa trace que le 7 mai 1943, à 23h55, jour où il est arrêté par la police du XXe arrondissement. Cette information nous est donnée par un extrait du registre des consignés provisoires qui nous apprend aussi qu’il est arrêté parce que Juif et qu’il sera transféré dès le lendemain 15 heures, au camp de Drancy.[3] Or, si on observe la liste des convois de 1943, dressée par Serge Klarsfeld, on s’aperçoit qu’aucun train de déportés ne quitte la France entre le 25 mars et le 23 juin. En attendant cette date, Aron est donc seul à Drancy, ayant perdu son frère, sa mère et ignorant certainement totalement ce qui a pu advenir de son père.

Nous savons aujourd’hui, grâce au témoignage de Rachel, qu’Icek s’est en fait engagé pour participer à la construction du mur de l’Atlantique. Son employeur serait d’après elle à l’origine de sa seconde arrestation en juin 1943 : on lui aurait dit, sur son lieu de travail, qu’il était tranquille et n’avait pas à arborer son étoile jaune. Icek l’aurait donc retirée et aurait été arrêté par la police avant de revenir pour la seconde fois à Drancy, d’où il ne pourra cette fois pas s’échapper. Le lieu de son arrestation pose cependant encore question : selon nos documents ce n’est pas en Normandie, ni sur les côtes atlantiques qu’est arrêté Icek, mais à Soissons, dans le département de l’Aisne. Or, les registres d’écrou de la prison de Soissons ne mentionnent pas le passage d’Icek en 1943 pour un transfert vers le camp d’internement de Drancy.  Et pourtant, sur la fiche d’internement d’Icek à Drancy figure la précision : « Provenance : Soissons ». Par ailleurs, nous avons trouvé aux archives de la préfecture de police un bordereau de versement daté du 17 juin 1943 sur lequel figure par deux fois le nom d’Icek Rosenthal et qui porte cette mention : « Sommes versées par la gendarmerie de Soissons, montant des salaires de ces internés sur les bulletins de paie ». Nous ne savons donc pas exactement où Icek est arrêté. Nous savons en revanche qu’étant transféré à Drancy, il y retrouve son fils Aron qui croupit là depuis un mois et demi. A son arrivée, Icek est dépouillé de la somme qu’il avait gagnée pendant sa période de travail, soit 1 335, 70 francs. Cette somme sera récupérée le 30 juin 1943 par Rywka Iszurin, qui résidait au 44, rue de Pali-Kao dans le XXe arrondissement. Peut-être s’agissait-il d’une personne de la famille ou d’une amie proche ? Quoi qu’il en soit, quand Rywka Iszurin vient chercher cette somme, Icek et Aron ne sont plus à Drancy : ils ont été déportés le 23 juin par le convoi numéro 55. Nous n’avons pas trace de leur arrivée au camp ; sur les 1 018 déportés de ce convoi, 518 personnes ont été gazées dès l’arrivée. Peut-être Aron et Icek font-ils partie des 283 hommes sélectionnés pour le travail, mais Aron à quatorze ans est encore bien jeune, tandis qu’Icek à quarante-cinq ans est peut-être déjà trop vieux ? Aucun des deux ne reviendra vivant, quoi qu’il advienne.

Travail de recherches et d’écriture mené par :

Lula Bamy, Louiza Boucherit et Ghilas Laoufi - 3e A

Sabrina De Sousa, Rossana Fortes Pires et Joel Tchounke - 3e B

Moustapha N’Diaye, Adèle Thomas-Ozon, Sally Touré et Léna Van Der Vreken - 3e C

Aron Alfonso, Chafa Atmani et Louise Labard - 3e D

février-mai 2017


[1]Henri Borlant, Merci d’avoir survécu, Points Seuil, page 88.

[2]Id. pages 88 et 90.

[3] Archives préfecture de police, cote CC2/4 – du 15 mars au 2 juillet 1943.

Les parents de Joseph, Barouch (ou Barouck) Payouk et Tzirel Kiwess (devenue Simone sur certains documents, après l’officieuse francisation de son prénom) seraient tous les deux nés à Odessa ou Rezani en Russie. On a cependant une incertitude sur leurs villes et dates de naissance respectives car les documents officiels n’indiquent pas tous les mêmes informations. D’après l’acte de naissance de Clara, la sœur aînée de Joseph, établi en 1925, Barouch naît en 1895 à Odessa, en Russie, et Tzirel en 1899, dans la même ville. Sur l’acte de naissance de Joseph, deux ans plus tard, la date de naissance de Tzirel devient le 14 mars 1896 à Rezani, aujourd’hui en Moldavie. Enfin, dans le Mémorial de la déportation des Juifs de France, de Serge Klarsfied, les deux parents ont la même date et le même lieu de naissance, le 14 mars 1895 à Rezani. Cela est probablement dû à une erreur de l’état civil car il est peu probable que les deux parents soient nés le même jour dans la même petite ville.

On ne sait pas quand, ni dans quelles conditions, Barouch et Tzirel immigrent en France ni même s’ils y entrent ensemble. Peut-être sont-ils déjà arrivés avec leur famille respective chacun de leur côté et se rencontrent-ils en France ? Nous savons en tout cas qu’ils s’installent à Paris ensemble, dans le XIIe arrondissement, et que le couple donne naissance à leur première fille, Clara, le 11 août 1925. D’après l’acte de naissance de la fillette, le père est vernisseur et la mère ménagère. On constate aussi que, sur ce document, le prénom de la mère est francisé en Simone. Ils résident au 146, rue de Charenton, dans le XIIe arrondissement. On retrouve cette adresse l’année suivante sur les documents du recensement de 1926 qui précisent alors que Tzirel et Barouch sont mariés et que celui-ci exerce son métier de vernisseur chez M. Rabinowicz. Tzirel, quant à elle, est déclarée sans profession ; peut-être ne travaille-t-elle plus pour pouvoir s’occuper de sa petite fille ? Par ailleurs, une accolade, portée par les agents du recensement, indique que, dans le même appartement que la famille Payouk, logent Dostal et Moïse Kives. Dostal est notifiée comme une amie du chef de famille, née en 1861 en Turquie, et Moïse, le fils supposé de cette dernière, est né en 1907, également en Turquie à Constantinople. Il travaille également comme vernisseur chez M. Derrien. Nous supposons que ces deux personnes font partie de la famille de Tzirel car leur nom de famille est identique, même si l’orthographe est un peu différente. Vu leurs dates de naissance, Dostal pourrait être sa mère ou sa tante et Moïse, son jeune frère ou un cousin. Nous ne les retrouverons plus cependant ni l’un ni l’autre, dans la suite du parcours de la famille. Ils ne feront pas non plus partie des victimes de la déportation et de la barbarie perpétrée par les nazis car on ne les retrouve pas dans les travaux de Serge Klarsfeld. Dostal aurait eu quatre-vingts ans en 1941 et était sûrement déjà décédée ; quant au jeune Moïse, peut-être a-t-il réussi à fuir la France ou à se cacher pendant l’Occupation ?

Un an plus tard, le 23 août 1927, naît Joseph à l’hôpital Saint-Antoine, 19, rue de Chaligny. Il est le premier et unique fils de la famille qui réside toujours à la même adresse, rue de Charenton, comme l’indique son acte de naissance. Sûrement le nourrisson passe-t-il ses premiers mois entouré de sa mère, de sa grand-mère et de sa sœur tandis que son père et son oncle travaillent.

Dans les deux années qui vont suivre, sans que nous en connaissions la date exacte, la famille va déménager au 1, passage Saint-Bernard, dans le quartier Sainte-Marguerite, XIe arrondissement. Nous le savons grâce à l’acte de naissance de la petite sœur de Joseph, Berthe, qui naît le 23 août 1929. Cette adresse est ensuite confirmée par le recensement de 1931 : les cinq membres de la famille Payouk, les parents et leurs trois enfants, résident toujours passage Saint-Bernard. Le père exerce encore la profession de vernisseur, mais a changé d’employeur et travaille pour l’entreprise Abrias, dans le XXe arrondissement. Par ailleurs, il n’est plus fait mention dans cette fiche de recensement, de Dostal ni de Moïse Kives. Joseph a alors quatre ans et peut-être fréquente-t-il une école maternelle de son quartier ? Nous avons des incertitudes sur son parcours scolaire car nous n’avons pas trouvé de documents officiels attestant son inscription dans une école du quartier. En revanche, nous savons que sa sœur aînée, Clara, fréquente l’école de filles de la rue Saint-Bernard.

Concernant Joseph, les premiers renseignements officiels que nous ayons figurent sur le registre d’inscription de notre collège, qui est alors l’école de garçons de la rue Henri-Chevreau. La demeure indiquée pour la famille sur ce registre est le 31, rue Piat et sa date d’inscription est le 3 novembre 1934. Il intègre à cette date le cours élémentaire 1re année et le directeur précise qu’il vient d’une école du XIe. Cela signifie probablement que la famille Payouk vient juste de quitter l’appartement du passage Saint-Bernard pour cette nouvelle adresse, et que Joseph a fait son CP (cours préparatoire) et la rentrée de CE1 dans une autre école. Cela pourrait être l’école de garçons du 12, rue Titon, qui était proche du domicile du passage Saint-Bernard, mais les registres d’inscription de cet établissement n’étaient pas disponibles aux archives de la ville de Paris pour vérifier cette supposition.

En 1936, le recensement de la mairie indique que la famille réside toujours au 31, rue Piat. Joseph fréquente toujours notre collège. On peut relever sur le registre d’inscription qu'il est de caractère doux et qu’il se tient bien en classe. Par contre, son intelligence est dite passable ; le directeur écrit d’ailleurs « a échoué au C.E.P. ». Cela veut dire qu’il n’a pas obtenu son certificat d’études. Il quitte définitivement l'école de garçons de la rue Henri-Chevreau le 13 juillet 1939, à l’âge de presque douze ans. Le directeur n’indique pas qu’il se serait inscrit dans une autre école pour poursuivre ailleurs ses études ou apprendre un métier. Nous pouvons supposer que, comme ses résultats scolaires étaient faibles, il a commencé à travailler dès 1939, sans attendre la fin de la scolarité obligatoire.

L'année 1939 est également marquée par la naissance de Thérèse, sa dernière petite sœur, le 21 décembre. Son acte de naissance indique que la famille a déménagé depuis le dernier recensement : les Payouk habitent alors dans un appartement situé 35, rue des Couronnes. La France est en guerre depuis trois mois contre l’Allemagne de Hitler. 

Après la défaite française et la signature de l'armistice, en juin 1940, toute la partie nord de la France, dont Paris, est occupée par l'armée allemande. Les Juifs français se voient restreindre leurs droits par le gouvernement de collaboration qui met en place des ordonnances successives visant à exclure la communauté juive de la société. A partir du 27 septembre 1940, par exemple, Barouch Payouk doit se rendre à la préfecture pour se faire recenser avec sa famille, comme l'exige la première ordonnance allemande. Dans ce cadre, l’administration prévoit l’établissement d’une fiche individuelle adulte à partir de quinze ans. Alors âgé de treize ans seulement, Joseph figure sur la fiche familiale de ses parents et a une fiche individuelle enfant à son nom. A partir de 1941, la famille sera, de plus, interdite de fréquenter les établissements ouverts au public : cinémas, théâtres, musées, piscines, bibliothèques, cafés, restaurants, parcs et jardins publics. Or le cinéma, par exemple, était un loisir très fréquent chez les enfants du quartier : il n’y en avait pas moins de quinze dans la zone comprise entre le boulevard de Belleville, la rue de Belleville, la rue des Pyrénées et la rue de Ménilmontant. Ces décrets touchent donc de plein fouet la vie de Joseph qui doit ressentir très violemment ces interdictions. De même, à partir du 29 mai 1942, tous les membres de la famille Payouk, à l’exception de Thérèse, trop petite encore, doivent porter une étoile jaune mentionnant l'inscription « Juif », obligatoire pour tous les Juifs à partir de six ans. Tzirel et Barouch se voient obligés d'en acheter, grâce à leurs tickets de rationnement textile, et de les coudre visiblement sur leurs vêtements, sur le côté gauche de la poitrine.

Un mois et demi plus tard, le 13 juillet 1942, le directeur de la police municipale, Hennequin, rédige la circulaire numéro 173-42, relative à l'arrestation et au rassemblement d'un certain nombre de Juifs étrangers. Cette circulaire concerne tous les Juifs étrangers ou apatrides de seize à soixante ans (cinquante-cinq ans pour les femmes) et précise  que « les enfants de moins de seize ans seront emmenés en même temps que les parents ». Dans la famille Payouk, tout le monde est concerné : le père, la mère et Clara qui a bientôt dix-sept ans. Quant à Joseph, Berthe et la petite Thérèse, ils seront emmenés avec leurs parents. Après cette rafle et leur arrestation par les gendarmes français, qui commence le 16 juillet au matin, toute la famille est transportée par les autobus de la ville au vélodrome d'Hiver, dans le XVe arrondissement de Paris. Ils y passent trois jours dans des conditions effroyables : une étouffante chaleur estivale, la soif, la faim et l'absence totale d'hygiène font les premières victimes. Des femmes se suicident en se jetant des gradins. Barouch, Tzirel, Clara, Joseph, Berthe et Thérèse font partie des 1 129 hommes, 2 916 femmes et 4 115 enfants juifs entassés dans l'enceinte du Vél’ d’Hiv avant leur déportation.

Par la suite, ils sont emmenés le 19 juillet 1942 au camp d'internement de Beaune-la-Rolande, situé à 98 kilomètres au sud de Paris. Le camp est surpeuplé, pouvant contenir environ 4 000 internés, on y a entassé le double, ce qui a engendré une situation similaire à celle du Vél' d'Hiv. Joseph et ses sœurs se retrouveront seuls, sans leurs parents dans ce camp où tout manque (nourriture, vêtements, hygiène, intimité, médicaments, etc.). De plus, les épidémies, comme la diphtérie, se propageant très rapidement, il y a de nombreuses victimes, surtout parmi les enfants, mais aucun moyen de les sauver.

Après deux semaines dans cet enfer, l’ordre est donné de séparer les familles : Barouch et Tzirel sont arrachés à leurs enfants et sont déportés à Auschwitz. Pour Barouch, ce sera par le convoi numéro 15, qui partira directement de Beaune-la-Rolande le 5 août 1942. Tzirel partira deux jours plus tard de Pithiviers, par le convoi numéro 16. Dans le convoi de Barouch, 704 déportés sur 1 014 furent gazés dès l’arrivée à Auschwitz, et dans celui de Tzirel, 794 sur 1 069. Ils avaient tous deux quarante-sept ans ; vu leur âge, on peut émettre l’hypothèse qu’ils ont tous deux été sélectionnés pour le centre de mise à mort et qu’ils n’auront même pas eu l’occasion de passer par le camp de concentration. Leurs noms ne figurent pas sur le site du musée d’Auschwitz où l’on trouve les noms de certaines personnes qui ont travaillé dans le camp, mais cela ne prouve pas qu’ils n’y sont pas entrés, on ne peut que le supposer.

Pendant ce temps, leurs quatre enfants restent à Beaune-la-Rolande. Joseph n’est pas dans la même baraque que ses trois sœurs qui sont logées dans la baraque 10. On peut supposer que c’est Clara, alors âgée de dix-sept ans qui s’occupe de ses frère et sœurs, et principalement de la petite Thérèse qui n’a même pas encore trois ans. Le 25 août enfin, ils sont transférés à Drancy ; peut-être Clara espère-t-elle trouver là un endroit plus adapté pour les enfants ? Malheureusement, ce n’est pas le cas. Les quatre enfants restent deux longues semaines internés à Drancy et, surveillés par la police française, abandonnés dans la cour en mâchefer de cette cité insalubre, derrière la double rangée de barbelés, ils ont le temps de voir partir sept convois, c’est-à-dire environ 7 000 personnes, vers une destination inconnue, que les détenus surnomment entre eux Pitchipoï : « On parlait souvent d’un endroit où nous irions peut-être après Drancy, qui s’appelait Pitchipoï. Peut-être y retrouverions-nous nos parents ? C’était un lieu mystérieux où certains étaient déjà partis, mais dont personne ne semblait avoir de nouvelles. C’était à la fois la promesse de la liberté et l’angoisse de l’inconnu. »[1] Le 11 septembre 1942, c’est à leur tour d’être emmenés à la gare du Bourget pour leur déportation. Comme l’écrit Jean-Claude Moscovici, peut-être les enfants Payouk sont-ils contents de partir, peut-être pensent-ils qu’ils retrouveront leurs parents au bout du chemin ? Ils ignorent que Barouch et Tzirel ont déjà été assassinés. Ce sera leur cas également en arrivant, après trois jours de voyage, entassés avec 1 000 autres détenus dans des wagons plombés : les S.S. dirigeront forcément ces quatre enfants vers les fermettes-bunkers reconverties en chambres à gaz. Le 15 septembre 1942, Joseph et toute sa famille seront morts, assassinés par les nazis.

Travail de recherches et de rédaction réalisé par :

Tahar Bouali, Coralie Dounamia et Sarata Doucara - 3e A

Moussa Daff, Jean Guégo et Tenwo Malabo - 3e B

Anne-Olive Essaka-Doumbe, Aminata Guirassy et Serine Tamine - 3e C

Clément Civaléro, Salim Diouf et Nicolas Miatti - 3e D

février-mai 2017


[1] Jean-Claude Moscovici, Voyage à Pitchipoï, Ecole des loisirs, 1995, page 86.

Abram Boruchowicz naît le 7 mars 1902 à Prytzyk, un petit bourg en Pologne dans la province de Radom. Gindla Fridman est également née à Pryztyk le 22 octobre 1901. Ils se rencontrent donc probablement en Pologne comme peut le laisser penser leur village de naissance identique.

Nous pouvons émettre deux hypothèses concernant la suite de leur parcours : peut-être qu’Abram immigre en France seul, rejoint ensuite par Gindla, ou bien ils immigrent en France ensemble. Toutefois, nous savons précisément qu’Abram entre en France le 21 mars 1930. Cette date est indiquée dans le rapport d’enquête du 26 janvier 1946, établi à la demande du 5e bureau de l’état-major du gouvernement militaire de Paris, car Abram Boruchowicz, rescapé du camp d’Auschwitz, a été rapatrié d’Allemagne et n’a pas répondu à une convocation de la Sécurité militaire.

La première trace officielle que nous trouvons du couple date du recensement du quartier de Belleville, XXe arrondissement, en 1931 : les agents de la mairie indiquent qu’ils résident tous deux au 9, rue de l’Elysée-Ménilmontant, une impasse donnant sur la rue Julien-Lacroix, juste à côté de l’église Notre-Dame-de-la-Croix-de-Ménilmontant. Gindla y vit en tant qu’amie, recensée avec son nom de jeune fille, Fridman, et ne travaille pas. Abram est, quant à lui, employé en tant que tailleur chez M. Lewkowicz. Moins d’un an plus tard, Abram et Gindla se marient le 2 janvier 1932 à la mairie du XXe arrondissement de Paris. Comme Paul va naître en juin de la même année, on suppose que ce mariage a été précipité afin de légitimer la naissance de leur premier enfant. Ce dernier naît le 29 juin 1932 à l’hôpital Rothschild, 15, rue Santerre, dans le XIIe arrondissement. D’après la notice Wikipédia consacrée à l’hôpital, il avait « vocation à accueillir et soigner les patients de religion juive ». Cet hôpital abritait aussi le C.B.I.P. (Comité de bienfaisance israélite de Paris) qui avait pour prérogative d'assister les malades, de régler les frais de médecins et de médicaments […] les femmes enceintes étaient suivies par des sages-femmes et recevaient, après leur accouchement, des secours en nature (layette) et en argent.

A la naissance de Paul, la famille réside toujours 9, rue de L’Elysée-Ménilmontant. D’après le registre d’inscription de l’école élémentaire où il entrera à six ans, il n’a pas fréquenté l’école maternelle. Le garçonnet reste donc la journée avec sa mère, qui ne travaille pas et s’occupe de lui et des travaux ménagers dans le petit appartement de la rue de l’Elysée-Ménilmontant. Dans son livre Belleville, je t’aime, Jean Rozental, enfant d’origine juive polonaise caché pendant l’Occupation, parle du quartier : la plupart des habitants de Belleville étaient logés dans des petits appartements très sales et vétustes : « pour accéder à ces taudis où parfois pullulaient des souris et des rats, il fallait graisser la patte au propriétaire, en plus du loyer exigé ». Concernant sa propre famille, Jean Rozental précise même : « douze mètres carrés, ce n’était pas du luxe mais nous étions bien contents d’y accéder car déjà la pénurie de logements se faisait durement sentir » (page 68). D’ailleurs, en cherchant des renseignements sur l’évolution de la démographie, on s’aperçoit qu’en 1936, il y a eu un pic de population dans le XXe puisque l’arrondissement comptait 208 115 habitants, contre 199 880 en 1954 et 198 678 en 2012 (source internet). Dans les années 30, les habitants, souvent pauvres et issus de l’immigration d’Europe de l’Est, comme les parents de Paul, s’entassaient donc dans les immeubles insalubres de l’Est parisien.

Par ailleurs, le quartier est animé : une vingtaine de cinémas existaient à Belleville et constituaient une part importante de la vie sociale du XXe arrondissement. Certains d’entre eux étaient loués pour différents meetings politiques, communistes par exemple. Il n’y avait pas de grands supermarchés : on prônait l’artisanat et Paul pouvait faire les courses avec sa mère autour de chez eux chez les différents boulangers, fromagers, bouchers dont certains casher. Cette multiplication de petites boutiques d’artisans explique aussi pourquoi de nombreux Juifs polonais venaient, comme Abram Boruchowicz, se fixer dans l’Est parisien : ils apportaient bien souvent de leur pays et de leur culture d’origine un réel savoir-faire dans les métiers de la confection du textile et du cuir. Lors du recensement de 1936, la profession d’Abram est toujours tailleur. Aucun nom d’employeur n’est indiqué, mais on sait grâce au rapport d’enquête de 1946 qu’il travaille 95, rue des Boulets, dans le XIe arrondissement. On sait également en lisant les documents d’archives qu’ils ont déménagé : on les retrouve au 21, rue de la Mare, adresse qu’ils ne quitteront plus avant leur déportation, mais on ne sait pas exactement quand ils déménagent entre 1932 et 1936.

Enfin, à l’âge de six ans, c’est le moment d’entrer à l’école : Paul est inscrit le 10 octobre 1938 à l’école élémentaire toute proche de son domicile. Il s’agit de notre collège, alors école de garçons de la rue Henri-Chevreau. Les petites filles du quartier sont, quant à elles, souvent scolarisées rue de la Mare. Paul fait sa rentrée en « C.P.5e classe »; les locaux de l’établissement sont alors beaucoup plus petits et ne comportent que le bâtiment principal, probablement sans le troisième étage qui a dû être ajouté plus tard. D’après le registre, il n’y a donc vraisemblablement que cinq classes, la cinquième correspondant toujours au cours préparatoire. Seules les écoles maternelles étaient mixtes, les autres établissements ne l’étaient pas, c’est pourquoi nous précisons que Paul fréquentait l’école de garçons de la rue Henri-Chevreau. Le quartier de Belleville étant défavorisé, les enfants qui y vivaient avaient peu d’espoir de faire de longues études. En effet, la vie scolaire s’arrêtait pour eux à l’âge de treize ou quatorze ans, ils s’engageaient plutôt dans des métiers manuels ou dans la production comme la métallurgie ou la menuiserie. Il n’y avait pas de collèges ou de lycées à Belleville : notre collège Jean-Baptiste-Clément ou le collège Françoise-Dolto étaient auparavant des écoles élémentaires. L’environnement de classe, comme celui de la maison, était strict. Paul est d’ailleurs décrit comme un élève qui adopte à l’école une bonne conduite et une bonne tenue. Les professeurs vont même jusqu’à préciser qu’il a un caractère soumis ; on peut en déduire qu’il était un petit garçon calme, obéissant et craintif.

Quelque temps après son entrée au C.P., le 9 décembre 1938, arrive pour Paul et ses parents un très heureux événement : c’est la naissance de son petit frère Simon. Malheureusement, la joie est de courte durée : le 3 septembre 1939, alors que Paul est encore en grandes vacances, suite à l’agression de la Pologne par les troupes allemandes, la France déclare la guerre au IIIe Reich. Le rapport d’enquête de 1946 indique qu’Abram s’engage dans l’armée française, sans doute pour lutter contre Hitler et les nazis dont il n’ignore rien de la politique antisémite, mais peut-être aussi en espérant, comme de nombreux Juifs étrangers dans sa situation, une naturalisation française en cas de victoire. Gindla reste seule à Paris avec ses deux garçons : Paul, âgé de sept ans et Simon, qui n’est encore qu’un tout petit bébé. On suppose que la vie pour eux a dû être bien difficile sans le salaire du père pour faire vivre la famille.

En 1940, c’est la débâcle. Abram revient sain et sauf ; le rapport précise qu’il « n’a jamais pris part aux opérations militaires et a été démobilisé à la suite de l’occupation de notre territoire par les autorités allemandes ». Malheureusement, il n’a plus de travail et doit alors s’inscrire au bureau de chômage du XIe arrondissement. Parallèlement, après la défaite de la France, le maréchal Pétain instaure des lois antisémites dans le cadre du gouvernement de collaboration de Vichy. Le 27 septembre 1940, un fichier de Juifs est établi dans chaque préfecture, la famille Boruchowicz s’y rend pour se faire recenser ; sur les fiches familiales, il est bien précisé que Gindla et Abram sont juifs, mais que les deux garçons, Simon et Paul, ont la nationalité française. L’année 1941 est également compliquée pour la famille Boruchowicz : le rapport d’enquête explique qu’Abram « a été suspecté de faire de la propagande clandestine en faveur du parti communiste ; une visite domiciliaire effectuée à son domicile le 17 août 1941 n’a donné aucun résultat ; cependant il a été interné à Drancy pendant quelque temps ». Le petit Paul a donc tout juste neuf ans quand il voit débarquer chez lui la police française pour fouiller l’appartement familial et emmener son père avec eux. On imagine la frayeur pour un si jeune enfant.

A la rentrée scolaire suivante, en octobre 1941, Simon a presque trois ans : il entre à la maternelle de la rue des Couronnes. La plaque commémorative de cette école porte d’ailleurs son nom. Paul, quant à lui, entre dans la quatrième classe de l’école de la rue Henri-Chevreau : il est en « cours élémentaire 1re année ». Sur le registre, le professeur précise que Paul a une intelligence moyenne, ce qui semble être un jugement sévère, mais qu’il a fait quelques progrès. L’année scolaire demeure cependant forcément difficile dans le climat de haine antisémite qui règne à Paris et dans la zone occupée. Le 29 mai 1942, la huitième ordonnance allemande annonce une persécution morale supplémentaire : le port de l’étoile jaune. Il est interdit aux Juifs, dès l'âge de six ans révolus, de paraître en public sans porter l'étoile juive. Si une personne ne respectait pas cette obligation, elle pouvait être punie d'emprisonnement et d'amende. Des mesures de police, telles que l'internement dans un camp de Juifs, pourront s'ajouter à ces peines. Nous savons que le 8 juillet 1942 une ordonnance allemande interdit aux Juifs la fréquentation des salles de spectacle et leur interdit l'accès aux magasins en dehors de la période de 15 à 16 heures.

Enfin, les 16 et 17 juillet 1942, la rafle du Vél’ d’Hiv a lieu. La famille Boruchowicz y est arrêtée car les autorités allemandes ont ordonné à la police française d’arrêter tous les Juifs étrangers ou apatrides de Paris. Rachel Jediniak est une enfant cachée, qui habitait à Belleville et fut aussi arrêtée alors qu’elle avait huit ans lors de la rafle du Vél’ d’Hiv. Cela fait aujourd’hui 18 ans qu’elle témoigne dans les écoles, pour les CM2, dans les collèges et les lycées. Durant cette période de rafles, la Bellevilloise, une salle de spectacle se trouvant au 23-25, rue Boyer, dans le XXe arrondissement de Paris, servit de centre de rassemblement pour les Juifs raflés. Paul et Rachel étaient donc en même temps à la Bellevilloise, mais si Rachel a pu s’enfuir, ce ne sera pas le cas de Paul. La famille Boruchowicz sera emmenée en bus au vélodrome d'Hiver, un palais des sports érigé en 1909, rue Nélaton, dans le XVe arrondissement de la capitale. Sans couchage, sans nourriture ni eau potable, les huit mille personnes entassées au Vél’ d'Hiv vont vivre plusieurs jours dans des conditions déplorables. Les prisonniers du vélodrome, âgés de deux à soixante ans et tous juifs apatrides ou étrangers, sont ensuite acheminés par train depuis la gare d'Austerlitz vers le camp d'internement de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, dans le département du Loiret.

Pour la famille Boruchowicz, ce sera le camp de Pithiviers. D’après le fichier F9 et le registre d’inscription du camp fourni par le CERCIL, il semble que Gindla et les deux enfants y arrivent ensemble le 20 juillet 1942, tandis que la fiche F9 du camp de Pithiviers concernant Abram porte la date du 21 juillet. Là encore, les conditions de vie sont abominables : « Au camp de Pithiviers, la diphtérie sévit ; en quelques jours, trois enfants sont morts de cette maladie, les ambulances emmènent chaque jour des mourants vers les hôpitaux du Loiret. Des femmes ont dû être internées dans un asile d’aliénés. Une jeune mère, dont l’enfant a succombé à la diphtérie, a perdu la raison et a poussé toute la nuit des cris si désespérés que les habitants des alentours ont été alertés. »[1] Gindla doit être très inquiète pour ses deux enfants. Peut-être sait-elle déjà ce qui les attend car il est évident que ce n’est pas pour les faire travailler que les gendarmes ont arrêté ses deux garçons de dix et trois ans ? De plus, la famille ne reste ensemble que dix jours avant que le pire se produise : la police décide de séparer parents et enfants pour déporter les adultes. Paul et Simon sont arrachés à leurs parents : « Des scènes tragiques et révoltantes se sont déroulées quand on a séparé les mères et leurs enfants. Ceux-ci se cramponnaient à leurs mères en criant : « Maman, ne pars pas ! » (…) Les gendarmes effectuaient les séparations à coups de matraque, n’épargnant même pas les enfants. (…) Les enfants de deux à treize ans sont restés seuls sans aucune surveillance, affamés, dans la crasse. On leur a donné des numéros, et c’est ainsi qu’on les appelle désormais. »[2] Séparés de leurs parents, Paul, âgé seulement de dix ans, a donc dû rester seul avec son petit frère de trois ans, à Pithiviers, dans une affreuse détresse matérielle et affective.

Abram prend le convoi numéro 13 le 31 juillet 1942, en partance pour Auschwitz directement depuis la gare de Pithiviers avec 690 hommes et 359 femmes. Gindla prendra le convoi suivant, numéro 14, le 3 août 1942. Elle sera déportée avec 52 hommes, 982 femmes. Ces convois ne passent pas par Drancy et partent directement à Auschwitz en raison du nombre important de Juifs arrêtés au Vél’ d’Hiv. La fiche de renseignements d’Auschwitz nous indique qu’à l’arrivée, Gindla a été jugée apte au travail donc elle n’a pas été envoyée dans une chambre à gaz. Elle décède cependant le 8 août 1942, seulement deux jours après son arrivée, peut-être pour cause de mauvais traitements. Le père, lui aussi, a été sélectionné pour travailler et survivra jusqu’à la libération des camps.

Pendant ce temps, Paul et Simon restent deux semaines seuls à Pithiviers, jusqu’à la date du 15 août 1942. Les conditions de rétention des enfants seuls sont très difficiles à vivre et Paul, perdu à dix ans dans l’enfer de Pithiviers, doit en plus prendre soin de son petit frère. Le 15 août, le fichier F9 nous indique qu’ils sont tous les deux transférés à Drancy ; ils n’y resteront que deux jours : le 17 août 1942, ils seront tous les deux déportés à Auschwitz par le convoi numéro 20.

On peut imaginer que le voyage s’est déroulé dans des conditions de vie très difficiles. Nous ne savons pas si Simon a survécu au trajet, car aucun document ne le stipule et surtout il est très jeune pour un si terrible voyage : trois jours, rien à boire ni à manger dans un wagon à bestiaux. Peut-être les deux enfants espéraient-ils retrouver leurs parents au bout du voyage ? En réalité, à leur arrivée, ils marchèrent trois kilomètres pour aller aux chambres à gaz, qui se trouvent tout au fond de Birkenau dans des fermes réquisitionnées et aménagées exprès par les nazis : les grands crématoriums n’étaient pas encore construits durant l’été 1942. Ils furent gazés le 18 août car leur jeune âge ne leur promettait aucune issue.

Leur père Abram survit. Il est possible qu’il ait été évacué fin 1944 comme Henri Borlant (déporté à l’âge de quatorze ans et rescapé d’Auschwitz, il témoigne aujourd’hui dans les écoles et les collèges) vers un autre camp mais nous n’en avons pas la certitude. Il est aussi possible qu’il ait participé aux « marches de la mort » : lorsque les Soviétiques arrivent pour la libération, le camp doit être évacué et seuls les prisonniers en état de marcher sont emmenés ; les plus faibles sont abandonnés là pour y mourir. Ce sont des marches de trois cents kilomètres vers d’autres camps en Allemagne, dans le but de cacher aux Américains et aux Soviétiques la déportation et l’extermination des Juifs. Abram se retrouve alors à Dachau et est libéré par les troupes américaines. Trois ans après avoir été déporté de France avec sa femme et ses deux fils, il y est rapatrié, seul, en juin 1945. Il ne peut même pas retrouver ses affaires ni son ancien appartement du 21, rue de la Mare car il est « occupé par une personne sinistrée ».[3] Il s’installe alors « chez des amis au 5, rue Richard-Lenoir »[4], dans le XIe arrondissement. Nous n’avons pas pu identifier ces amis, mais nous avons remarqué que cette même adresse avait déjà été donnée par Gindla au camp de Pithiviers et figure sur sa fiche individuelle (F9 Pithiviers adultes). La fin du rapport consulté nous précise qu’Abram est en très mauvais état de santé : « incapable d’effectuer le moindre travail, il suit un traitement dans une maison de repos, 51, avenue de la Princesse au Vésinet ». Il est le seul rescapé de l’horreur, dans sa famille ; au moment où ce rapport est rédigé, Paul aurait eu treize ans et demi et Simon aurait à peine fêté son huitième anniversaire.

Travail de recherches et de rédaction réalisé par :

Cony Coulibaly, Morganne Sikakeu-Tembiwa et Mohamed Doucouré - 3e A

Marie Beringuet, Fériel Chebahi, Vania Lubrano-Barbosa et Harouna Niangané - 3e C

Hanane Hacini, Hadidja Hadji et Fatoumata Tounkara - 3e D

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[1] A. Rayski, 16 et 17 juillet 1942, La rafle du Vélodrome d’Hiver, 2012, comité d’histoire de la ville de Paris, page 61.

[2] Id.

[3] Rapport d’enquête 26 janvier 1946, Archives préfecture de police.

[4] Id.

Salomon Bekurmajster, de son vrai nom Szlama Ajzlik, et Henri Bekurmajster vivaient 29, rue de la Mare dans le quartier populaire du XXe arrondissement de Paris avec leur père Maurice, de son vrai prénom Mosjek Chaïm, leur mère Léa, de son vrai prénom Laja, et leur petite sœur Paulette.

L’immigration

Le père des deux garçons, Mosjek Chaïm Bekurmajster, est né le 10 janvier 1896. Il travaillait en tant que piqueur de tiges en Pologne. Leur mère, Laja Rudmanowicz, est née à Radom, le 22 juillet 1896. Mosjek Chaïm et Laja se rencontrent en Pologne, et s’installent ensemble à Radom, sans être mariés devant la loi. Peut-être ont-ils simplement pratiqué un mariage religieux ? Le 2 janvier 1925 naît à Radom leur premier fils, Szlama. La joie de la famille est cependant de courte durée : très vite, le père quitte le foyer pour émigrer en France. En effet, la situation économique en Pologne est très difficile et la vie des familles juives est, de plus, compliquée par un antisémitisme très fort et des pogroms qui obligent les Juifs d’Europe centrale à fuir. Leur premier fils est né, alors Mosjek veut permettre à cet enfant de grandir en sécurité : il part pour Paris, et sa famille l’y rejoindra lorsqu’il aura trouvé un travail et un logement. Le petit Szlama reste donc seul avec sa mère et, très probablement, la famille de sa mère puisqu’elle est originaire de Radom, la petite ville où ils habitent. En 1926, Mosjek est installé à Paris, comme le prouve le document du recensement ; son prénom polonais est francisé en Joseph et il est installé seul dans le XXe arrondissement, quartier Belleville, au 20, rue des Maronites. Il a, de plus, trouvé un travail en tant que cordonnier. Laja et Szlama peuvent donc à leur tour faire le voyage pour le rejoindre. Ils arrivent très probablement en France au cours du premier semestre, au plus tard, au début de l’automne 1927.

L’arrivée de Henri

Quand le petit Szlama retrouve son papa après une longue absence, il a donc probablement entre deux ans et deux ans et demi. Ils s’installent tous les trois dans le petit logement trouvé par Mosjek/Joseph rue des Maronites. Afin de pouvoir vivre mieux, Laja trouve de son côté un emploi de couturière[1] qui lui permet de gagner un peu d’argent tout en conservant assez de temps et d’autonomie pour s’occuper de son fils. Quelques mois plus tard, le 26 juin 1928, naît le petit Henri, à l’hôpital Rothschild dans le XIIe arrondissement. L’acte de naissance de l’enfant indique qu’ils vivent toujours à la même adresse, mais ne précise pas le nom de son père. En effet, Mosjek/Joseph et Laja/Léa ne sont pas mariés. Le petit Henri n’est alors officiellement reconnu que par sa mère.

Les parents de Szlama et de Henri vont devoir organiser très vite une cérémonie de mariage civil afin de pouvoir ensuite légitimer leurs deux fils qui portent alors officiellement en France le patronyme de leur mère, Rudmanowicz. Mosjek et Laja se marient donc le 15 octobre 1929. A partir de là, Mosjek fait une demande à l’état civil pour être officiellement reconnu comme le père de Szlama et de Henri et pour que les enfants puissent porter son nom. Le 14 juin 1930, Szlama et Henri changent de patronyme et s’appellent désormais Bekurmajster, comme leur père. Szlama a alors cinq ans et Henri, deux ans.

L’enfance et l’adolescence de Szlama et Henri

Nous avons très peu d’informations sur la scolarité de Szlama, le frère aîné de la famille. Nous savons, en revanche, qu’à la rentrée scolaire d’octobre 1931, Henri entre à l’école maternelle de la rue des Couronnes. Par la suite, il intègre le 1er octobre 1934 l’école de garçons de la rue Henri-Chevreau, qui deviendra notre collège. Le registre nous informe que la famille réside alors au 29, rue de la Mare, dans le XXe arrondissement. Henri commence son cursus scolaire normalement, en section préparatoire, mais si sa tenue est assez bonne, le directeur le décrit dans le registre comme « peu travailleur ».

Pendant ses loisirs, Henri fréquentait sûrement le quartier de Belleville où il y avait de nombreux cinémas (le Ménil Palace, le Paradis, le Florida, par exemple). Maurice Jacubowicz, enfant caché pendant la guerre, est venu au mois de janvier au collège et, au cours de son témoignage, nous a raconté que le cinéma était un loisir très prisé des jeunes gens à cette époque car ce n’était pas cher. Les enfants jouaient aussi beaucoup dans les rues. Et puis le quartier de Belleville était très vivant, avec beaucoup de commerces (boucheries, boulangeries, épiceries, pharmacies…) et donc d’animation.

Après la défaite de la France, Henri et Szlama ont dû arrêter de fréquenter ces commerces à cause des lois antisémites. Ainsi, ils ne pouvaient plus faire leurs courses avant la fin d’après-midi. De même, de nombreux lieux publics leur sont devenus interdits, ainsi que la possibilité d’exercer une profession en rapport avec le public.

En juillet 1941, Henri quitte l’école de garçons de la rue Henri-Chevreau. Lors de sa dernière année d’études, il est opéré plusieurs fois à cause d’otites récurrentes. Cela l'empêche de suivre assidûment les cours. De fait, il est refusé au certificat d’études primaires ; pour le garçon comme pour beaucoup de ses camarades, cet échec marque la fin de sa scolarité. Il est censé intégrer une école d’apprentissage, mais décide finalement de travailler le plus vite possible et devient, en avril 1942, apprenti tailleur.

Son frère aîné, Szlama, a lui-même déjà arrêté l’école depuis longtemps : sur les fiches de la préfecture enregistrant tous les Juifs de France, il s’est déclaré à quinze ans « apprenti maroquinier salarié ». On constate d’ailleurs que Szlama est le seul à s’être présenté au recensement alors qu’il était obligatoire pour tous les Juifs, faute de quoi ils ne pouvaient pas se fournir en tickets de rationnement : ni son père ni sa mère n’ont de fiches familiales ou individuelles. On peut bien sûr imaginer qu’ils aient fui en zone libre ou quitté la France, mais pourquoi auraient-ils laissé leurs deux fils seuls à Paris ? Quoi qu’il en soit, à partir de cette période de l’Occupation, on perd totalement la trace du reste de la famille.

Le 16 juillet, jour de la rafle du Vél’ d’Hiv, la police se présente au domicile des Bekurmajster et ne trouve que les deux frères Szlama et Henri. Ils sont emmenés au vélodrome d’Hiver, puis au camp de Pithiviers. Les autorités de Vichy donnent l’ordre, à la fin juillet, de séparer les familles pour pouvoir déporter les adultes. Szlama qui a alors dix-sept ans est considéré comme un adulte. Il est séparé de son jeune frère et déporté seul le 31 juillet 1942, par le convoi numéro 13, de Pithiviers à Auschwitz.

Aucun des déportés n’est dirigé vers le centre de mise à mort à l’arrivée de ce convoi car les nazis ont besoin de beaucoup de main-d’œuvre pour les travaux d’agrandissement de Birkenau. Szlama est donc rasé, tatoué et affecté à un commando de travail. On ne sait pas au bout de combien de temps il mourra.

Avec tous les autres enfants séparés de leurs parents, Henri reste seul à Pithiviers pendant presque un mois puis, le 22 août, il est « muté à Drancy » selon l’expression employée par l’administration du camp. Il n’y restera que quelques jours et sera déporté à Auschwitz par le convoi numéro 24 le 26 août 1942. La date de décès officielle qui figure sur son acte de naissance est le 31 août 1942.

 On suppose que leurs parents Laja et Mosjek, ainsi que leur petite fille Paulette, dernière née de la famille, n’ont pas été déportés car on ne trouve aucune trace de leurs noms dans le Mémorial de Serge Klarsfeld. Beaucoup d’éléments nous manquaient pour pouvoir réellement retracer leurs parcours ; cette double biographie sera donc à compléter ultérieurement.

Travail de recherches et de rédaction réalisé par :

Mahery Tia Avotriniaina, Vincent Duthuille et Darron Pereira - 3e A

Kiessé Domart N’Sondé et Léna Zobenbuhler, anciennes élèves - 2nde.

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[1] Cf. acte de naissance de Henri Bekurmajster.

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